Accident en montagne : analyser son erreur
J'ai fait une erreur. Début juillet, en descendant de la barre des Ecrins, je me suis blessé au genou gauche. Manque de lucidité, mauvaise appréciation de la qualité de la neige, geste technique inapproprié et c'est le drame, enfin le drame ![]()
En une fraction de seconde, une réalité refoulée me saute à la gueule : l'alpinisme est une activité qui comporte quelques risques...
Mais retour à la fraction de seconde en question : il ne restait que quelques dizaines de mètres de dénivelé à descendre avant d'arriver au plat du Glacier Blanc. La course était pratiquement terminée. Encore une crevasse à franchir, puis la pente raide du milieu, celle qui permet d'éviter les séracs et enfin le retour a refuge. Mais avant d'attaquer cette partie, mon pied droit a glissé.
Pourquoi ? Sur le moment, pas le temps d'y penser... Tu te dis : "un truc inhabituel est en train de m'arriver". Et vlan, tu te retrouves le nez dans la pente et l'air c...
Tout est allé très vite, et impossible de réagir, comme lors de tout accident ! Mon corps a basculé dans le vide, mais le crampon de mon pied gauche est resté solidement ancré dans la neige plus dure. Il n'a pas sauté tout de suite. Logiquement le genou gauche a pris tout le choc et il a vrillé. J'ai entendu un petit « clac », que j'ai très bien ressenti dans le genou, comme un fil que l'on tire et qui vient frotter contre un os, puis une petite décharge électrique a secoué ma jambe qui finalement s'est décrochée de la pente.
C'est à ce moment qu'a commencé la deuxième partie de l'accident : la chute la tête la première dans la pente, sur un glacier, juste avant une partie encore plus pentue. Je me rappelle très bien, que sur le moment j'ai été soulagé que le crampon se soit décroché. J'ai pensé à mon genou.
Puis, je me revois aussi très bien, un quart de seconde en l'air (enfin en l'air, on est pas dans un concours de trampoline non plus ), en train de bien empoigner mon piolet, puis plus tard de le planter dans la neige dure. Les mains qui tiennent le manche, le corps qui tourne alors sur l'axe du piolet, puis la chute qui s'enraye.
Vite un regard sur mon compagnon de cordée, qui était plus bas, un regard en haut sur les sérac (je ne sais pas pourquoi) et un regard sur mon piolet (en se disant que oui, finalement ça sert de s'entraîner à stopper une chute sur neige).
Rapide analyse de la situation : tout va bien, mais j'ai mal au genou.
Voilà, c'est rapide et bête un accident. Et on ne peut pas remonter le temps.
Question : "mais qu'est ce que je foutais dans cette situation, suspendu par mon piolet, dans une pente de neige et de glace à 3 500 mètres d'altitude et avec un genou en vrac ?"
C'est plus tard, une fois redescendu, en claudiquant dans la vallée, que j'ai essayé de comprendre et de trouver une réponse. Comme je vous le disais, j'ai fait une erreur : je me suis retrouvé dans une situation d'échec... L'objectif maintenant est de ne plus commettre la même erreur... Mais d'en faire d'autres !
En montagne, il n'y a pas de fatalité. Un accident est la conséquence d'une suite d’événements malencontreux, d'erreurs de jugements et de prises de décisions erronées.
La montagne n'est pas dangereuse. Elle est. C'est notre comportement qui est inapproprié à la situation
Dans mon cas, j'en vois trois.
Je n'ai pas voulu écouter les signaux envoyés par mon corps. Pourtant, avant de partir, j'ai bien appliqué la méthode de réduction des risque, dite « Trois par trois » ou des filtres décisionnels. Utilisée pour limiter les dangers d'avalanche en ski de randonnée, on peut aussi s'en inspirer pour conduire d'autres projets sportifs. Un des filtres à appliquer prend en compte le facteur humain, le sien et celui du groupe en se posant la question de son état physique et psychique. Pour comprendre, je vous propose cette vidéo très sympa et pédagogique tournée par le Groupe Militaire de Haute Montagne.
Mais même en se connaissant bien, il y a toujours des facteurs extérieurs qui viennent polluer l'analyse. Bref, on ne s'écoute jamais suffisamment... J'avais « trop de choses en tête » au moment de l'incident. Un esprit pollué ou fatigué psychiquement ne fonctionne pas correctement et le corps en est affecté. Il faut aussi savoir s'écouter et écouter les autres. Ce que l'on ne fait pas suffisamment non plus. Est ce que j'aurais dû y aller ? En forme physiquement, mais fatigué mentalement, à cause de longues semaines de travail. Quand on est sportif et habitué à enchaîner les efforts on a tendance à ne pas forcément prendre en compte la fatigue psychique ou mentale qui s'accumule. C'est une erreur et cette erreur a eu d'autres conséquences ce jour-là.
Quelques secondes avant l'accident, je n'étais plus suffisamment lucide pour évaluer la situation et adopter la bonne attitude. Je n'ai pas vu, ou voulu voir, que j'allai planter les crampons de mon pied droit dans une neige trop molle. Pourtant une simple analyse visuelle de la neige aurait suffit à s'en apercevoir. Pourtant, une réévaluation de la situation à l'instant "T" m'aurai conduit à adopter une attitude plus vigilante : il était presque 13 heures, nous étions dans une pente, dans un endroit abrité du vent froid qui avait gardé la neige dure et j'étais dans la montagne depuis de longues heures.
Résumons :
-
13 heures + plus basse altitude + moins de vent froid = risque de neige plus humide.
-
Fin de la descente + un effort prolongé = fatigue accrue
Mais mon cerceau n'a pas voulu le voir... A ce moment-là, je n'étais plus dans ma course d'alpinisme... Et la montagne m'a très vite éjecté. Après plusieurs heures d'escapade en haute montagne on peut être fatigué physiquement, mais il faut garder sa motivation et sa concentration, surtout pour la descente. Bref, je jamais rien lâcher ! Rester en alerte, ne pas baisser sa garde faire perdurer sa motivation, même si la lassitude gagne.
J'en viens là au troisième facteur de l'accident : l'erreur technique, liée aux éléments que je vous ai énoncés plus haut. Je descendais en dernier, assurant mon compagnon de cordée. J'étais dans la trace de descente, avec des parties encore gelées et d'autres moins. Mon pied gauche était bloqué contre la pente et les pointes du crampons en train de mordre dans une partie glacée. Pour éviter une trace trop profonde, j'ai posé mon pied droit à la limite de la trace et de la pente, dans une neige qui prenait plus le soleil et qui avait été moins tassée par les passages des alpinistes. Le pied droit a glissé dans la pente. Le haut du corps est parti avec... Pas le pied gauche.
Voilà. Un genou en vrac en plein milieu de la saison d'été c'est un échec. La montagne nous rappelle notre fragilité et notre vulnérabilité. Maintenant, comment rebondir (avec des béquilles) pour vite sortir de cette impasse ?
On en reparlera peut-être une prochaine fois...
/image%2F1398266%2F20200714%2Fob_90600b_dscn9958-01-01.jpeg)

