Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Aventuralpines

Souvenirs du Mont-Blanc

23 Octobre 2006, 08:57am

Publié par Frédéric Delmonte

 

Tout ça, parce que le train de St-Gervais était en panne...

 

 

8 Septembre 2004. Avant de traverser le couloir du Goûter.

 

On court. Encordé, les grosses chaussures au pied, c’est un sprint à 3 200 mètres d’altitude. Le souffle est court, mais les jambes, les poumons, le cœur tournent à plein régime. Il faut être rapide, lever la tête pour regarder ce qui nous tombe sur la gueule et en même temps la baisser pour ne pas ne pas s’embroncher. Deux cents mètres de course pour éviter les pierres qui partent tout en haut de la montagne. La traversée du refuge du Goûter est comme je me l’imaginais. Une sorte de loterie. Tout à l’heure, 2 personnes sont passées. Basquets, pas de casque. Ils courraient, mais une volée de pierres a été plus rapide qu’eux. Elle les a rattrapés au 2/3 du couloir. C’était presque gagné. Le premier, un homme (un guide ?), c’est couché sur sa seconde, une femme. Et ses mains sur la tête, dérisoire protection, il a attendu que sa se passe. Les pierres sont arrivées. Elles ont explosé tout autour d’eux. Il y a eu plusieurs détonations et beaucoup de poussière. Puis le calme, pour quelques secondes, une minutes ou deux. Les deux ont eu de la chance. Ils se sont relevés, puis ont franchi le couloir. De l’autre côté, je crois bien qu’ils ont mis le casque.

 

Notre traversée a été plus calme. De l’autre côté, on ne s’est pas arrêté, pour attaquer sans plus attendre l’ascension de l’arête du Goûter. Au pas de course. Hop, hop, hop. Enfin, un hop, un souffle, un hop, une inspiration, un hop, une expiration. Attraper une pierre. Monter le pied. Regarder que rien ne tombe. Essayer de garder son souffle. On a dépassé 2 alpinistes de l’Europe de l’Est. Chargés comme des bourriques les gars. On aurait dit qu’ils allaient s’installer une semaine sur le toit de l’Europe. Comme piolet, ils avaient des bâtons en bois. Je me rappelle qu’ils sont arrivés au refuge 2 à 3 heures après nous. Ils ont dû s’arrêter sur l’arête pour pique-niquer. Faut avoir une tête solide, ou bien vide pour tenter un truc dans ce genre : casser la croûte sur l’arête du Goûter… Nous, on montait, sans s’arrêter, sans prendre de repos, ni apprécier le paysage. Juste être concentrés et attentifs. Et…pierre ! En criant, je me suis plaqué au sol. Dominique a fait de même. Protégés, on a regardé passer une très belle pierre, plate et longue comme une soupière. On a entendu son sifflement quand elle nous a survolés. Mais celle là, elle n’était pas pour nous.

 

Refuge du Goûter.

 

On a hésité un moment avant d’enchaîner directement sur le sommet. Ce n’était pas tard. Il faisait beau et pas trop chaud. Puis l’idée d’assister au lever du soleil sur les Alpes l’a emporté. «  On partira demain matin ». J’ai mangé un gros plat de pâtes, puis je suis allé me coucher. 

 Refuge du Goûter 17 h. La nouvelle vient de tomber. Elle est inscrite à la craie sur le tableau à côté de la cuisine : pas de train demain. En panne, il ne montera pas chercher les alpinistes à la gare du Nid d’aigle. Pour rentrer chercher la voiture au Houches, il faudra marcher sur la voie. Une randonnée peu excitante, de plusieurs kilomètres. Avec dans les pattes l’ascension, puis la descente du Mont-Blanc, cette perspective n’a rien de réjouissante. On réfléchit : «  demain, on fera la traversée pour rejoindre l’aiguille du Midi ». Riche idée. Le Mont Blanc en traversée par les trois Mont-Blanc. Une très belle rando d’altitude nous attend !

En prévision de l’effort, je vais m’asseoir sur la terrasse du refuge. Reprendre encore quelques forces. Face au soleil, je regarde la combe du Goûter changer de couleur. Assis à côté de moi, un gars n’arrête pas de manger des pistaches. Il s’avalera tout le paquet sans jeter un œil aux alentours. Un choucard vient planer au dessus de la terrasse.

Doucement le soleil continue sa course pour se planter quelques instants, pile en face de nous. A la même altitude, on serait tenté de croire. Il est encore chaud et ses rayons cachent maintenant les montagnes de la chaîne des Aravis. C’est l’heure de manger. Petit appétit à cause de l’altitude. Il y a du bruit dans la salle à manger, mais dehors, à travers les fenêtres, le spectacle est unique. Ce resto est difficile à atteindre, un peu encombré et bruyant, mais la vue y est magnifique.

 

 

Le dessert avalé, je suis vite ressorti. Dommage de rater un tel spectacle. Maintenant, on ne voit plus que cet astre rouge et, en bas, des nuages qui se lèvent. Rien de bien menaçant. Les pentes de neige de  la combe du Goûter changent de couleur. Elles deviennent jaunes, puis roses, avant de s’embraser.

 

 

Le moment est magique. Puis la boule passe derrière un groupe de nuage et disparaît de l’autre côté de l’horizon. La neige se tinte de bleu et avec ce changement de couleur arrive le froid. C’est l’heure de se coucher.

 

 

Réveil à 2 h 30 du matin, le 9 septembre 2004.

 

Refuge du Goûter. Ma montre altimètre n’a pas eu le temps de sonner. Depuis un petit moment plusieurs alpinistes s’agitent dans le dortoir. Des bruits de sac de couchage, de matériels métalliques et des faisceaux de frontales m’indiquent qu’il est bientôt l’heure. La porte, qui est à trois mètres de ma couchette, commence à s’ouvrir et se refermer. Des ombres sortent, d’autres reviennent. Un courant d’air froid se glisse jusqu’à moi. Dehors, dans la salle technique, on manipule des chaussures, des crampons et des piolets. On s’équipe. J’entends quelques bribes de conversation. Cà y est.

Je me retourne, allume ma frontale et regarde le cadran de ma montre : il est l’heure de se lever. Doucement, je m’extrais de la couverture, la replie dans de savantes contorsions, toujours assis sur ma couchette. Je récupère ma montre, ma bouteille d’eau et enfile ma polaire. Je me glisse vers la banquette et empoigne mon sac. Dans tout le dortoir, les mêmes gestes. L’excitation du départ se communique. J’enfile les chaussons. Quelques pas et je suis dehors.

 

Le premier contact avec l’extérieur est plutôt froid. Je reviens dans le local technique. Hier soir, j’ai posé mes chaussures dans le casier le plus en hauteur. Elles ne sont pas humides. Je les passe, avec un peu de difficulté et mets ma Gore-Tex. J’enfile part dessus mon baudrier léger de montagne. Je suis maintenant sur la terrasse prêt à partir. Une forte odeur d’urine remonte de la salle des toilettes. Il y a des papiers toilette coincés dans la grille. Cette nuit, certains n’ont pas fait l’effort de descendre les escaliers pour se soulager. Le ciel est constellé d’étoiles. L’air est sec et en bas, dans la vallée de l’Arve, on aperçoit très clairement les lumières des villes.

Je pousse la porte du local technique du refuge principal. A terre, il y a des sacs, des crampons et peu de lumière pour indiquer ces obstacles. Dans ce bordel indescriptible, rejoindre la salle de repas s’avère un parcours technique.

 

Du bruit, de la lumière, une odeur de café.

 

Une dizaine de bonhommes, mal rasés et à moitié endormis, attendent devant la porte de la cuisine, de prendre leur petit déjeuner. A côté des tables du fond, il y en a qui essaient de poursuivre leur nuit. Mais cette agitation matinale a raison d’eux. Ces S.D.F du Goûter prennent alors leur sac de couchage et leur bardas. Direction le grand dortoir, ils vont aller finir leur nuit sur les couchettes qui se libèrent. Etrange manège, en pleine nuit et à 3 880 mètres d’altitude.

La salle à manger est maintenant réservée à ceux qui vont s’engager sur la voie normale du Mont-Blanc. Dominique, mon guide m’attend avec le sourire. Un plateau à la main, il fait la queue avec les autres guides. Au Goûter, le matin, ceux  qui ont un guide mangent avant les autres.

Un thé, des tartines de miel, de confiture et de beurre. Un jus de fruit. A 3 heures du matin, le premier repas de la journée est vite avalé. Pas le temps de digérer. Nous rapportons le plateau.

Avec mes affaires, je retrouve Dominique en bout de terrasse, là où le glacier commence. A la frontale, je sors mes crampons et les positionne sur la semelle de mes chaussures. Les sangles sont ajustées. Je mets mon sac sur les épaules, tire sur les courroies. On s’encorde. Je positionne correctement ma frontale. Un regard en arrière : une bonne vingtaine d’alpinistes effectue au même moment les mêmes gestes. Je prends mon bâton de marche. J’attends que Dominique avance. Il est sur la neige. Je le suis et quitte le refuge du Goûter pour monter en direction du Dôme du même nom.

 

Il est 3 h 30 et notre ascension commence.

 

Entre l’altitude, le froid, le manque de sommeil, la motivation, la concentration et l’excitation, les premiers pas semblent irréels. Un pas, puis un autre. Bien poser ses crampons, ne pas se prendre les pieds dedans. Respirer. S’appuyer sur le bâton, pour s’économiser. Marcher. Avancer. La pente semble interminable. Je me retourne. Derrière, des dizaines de lucioles nous suivent. Il s’agit des frontales des autres cordées. Plus loin, il y a encore des points jaunes. Ce sont les lumières des villes. C’est à ce moment-là que j’en prends conscience : l’ascension a vraiment commencé.

Pour l’instant, la voie normale du Mont-Blanc ressemble à une gentille promenade nocturne. L’ascension du goûter ne pose pas vraiment de problème. Même en pleine nuit, on devine une longue pente peu raide. Poser un pas devant l’autre, respirer, s’économiser, garder le même rythme. En pleine nuit, cette randonnée semble irréelle. La nuit noire. A part le halo des frontales, rien. Seules, à droite, les lumières des villes, tout en bas dans la vallée, ramènent à la réalité. Le froid aussi, qui enveloppe et accompagne est très concret. Quand au reste… J’ai l’impression de marcher en plein ciel. Pas de vent. Pas de bruit, excepté les crampons qui s’enfoncent dans la neige. Pas de parole. Seul le souffle de ma respiration et le nuage de condensation, qui s’échappe de ma bouche, ramènent à la réalité : cette ascension. Il n’y a pas de fatigue, pas de mal de tête, pas de respiration difficile. Avancer, marcher et savourer l’instant, c’est tout ce qui compte.

 

A ce rythme là, le dôme du Goûter est vite dépassé.

 

Voilà la grande combe, avant de remonter sur Vallot. On a éteint les lampes. Les yeux se sont habitués à l’obscurité et les lueurs des étoiles donnent maintenant à la neige une teinte bleue. On remonte. Direction Vallot. La pente s’accentue, sans devenir difficile. On marche, seulement aidés d’un bâton. Les piolets sont sur le sac.

Le refuge Vallot est à une trentaine de mètres sur notre gauche. Pause. Le sac à dos à terre. Je prends ma gourde, avale une gorgée, puis une autre. Je mange une barre de céréales. Il y a une autre cordée à côté de nous. Photo souvenir. On est à Vallot. Il n’y a pas un souffle d’air, pas un bruit et l’obscurité est toujours très présente. On a de la chance.

 

Le bâton est rangé, le piolet sorti.

 

On va faire un peu d’alpinisme. Après quelques pas, la première vraie montée. La pente se redresse bien. J’enfonce le piolet, m’y appuis. Le souffle est plus court, les jambes un peu plus lourdes, mais à cette altitude, le sommet se fait sentir. Il nous attire. C’est maintenant le passage sur l’arête des Bosses. Combien de fois est ce que j’a contemplé ce passage, d’en bas, dans la vallée, à la jumelle ? Une bosse, puis l’autre. Faire attention de ne pas se marcher sur les crampons : sur le fil de l’arête, je pense à mettre un pied devant l’autre. Dans la pénombre, on devine tout juste le vide, côté italien. Il n’est pas bien loin. Quelques centimètres sur la droite. Il suffirait de pas grand-chose pour aller le voir d’un peu plus prés. Pas aujourd’hui, on a le sommet à faire.

 

Puis tout d’un coup, l’arête se redresse un peu.

 

Elle s’élance dans le ciel, rejoint la lumière qui commence à chasser la nuit. C’est un petit matin de septembre, à quelques pas du toit de l’Europe, entre Chamonix et Courmayeur. On accélère. Les cordées sont derrières nous. Encore quelques pas. J’ai l’impression que ce chemin conduit nulle part, qu’il ne redescend pas. Alors, on monte. Un pas devant l’autre, un pas un peu plus vite que l’autre. On accélère la cadence, sans ressentir les effets de l’altitude. Puis la crête s’adoucit. Il n’y a plus rien au dessus. Plus rien à gauche, plus rien à droite qu’une pente qui part vers le Mont-Blanc de Courmayer. Quelques ombres sont assises à même la neige. Des alpinistes partis encore plus tôt que nous. Ils attendent. C’est en les voyant que je comprends que nous y sommes.

 

Mont-Blanc. 4 810 mètres.

 

Incroyable ! Il n’est pas encore tout à fait 6 heures du matin. Vers l’Est, l’aube se lève. Une lumière rouge barre l’horizon, séparant le noir du ciel, au noir de la terre. Puis du jaune, du bleu clair. Le jour arrive en même temps que je plante le piolet au sommet du Mont-Blanc. On a mis tout juste 2 h 30 pour faire le sommet depuis le refuge du Goûter. Accolade. J’enlève le sac, l’attache au piolet. S’il glisse, faudra aller le chercher tout en bas, à Chamonix.

Je fais quelques photos avant que le ciel ne s’éclaire, puis passe le Nikon à Dominique. Il me cadre et me prend en photo. Le flash n’a pas marché et je ne m’en rendrais compte qu’après le développement. Une ombre noire sur un levé de soleil. Pas grave, ce qui compte, c’est le moment, ce sommet sur lequel ce lève une nouvelle journée.

 

 

A gauche, la vallée de Chamonix est encore plongée dans une profonde pénombre.

 

 

A l’Est, la dent du Cervin émerge, ainsi que les montagnes de Suisse.

 

 

Plus au Sud, on devine la Vanoise et plus loin les Ecrins. Le panorama est à couper le souffle. Photos. Plusieurs photos, pour immortaliser le moment. Puis, je pose l’appareil et me rends compte qu’il fait plutôt froid. Des paillettes de glace se sont formées dans ma gourde. D’autres cordées nous rejoignent. Je ressors l’appareil photo, cadre l’une d’entre elles et appuis. Au développement, quatre alpinistes apparaissent sur la diapo, un peu flous, une lampe frontale est éclairée. Derrière, du bleu clair et des sommets enneigés. Ce sera la photo de mon sommet du Mont-Blanc.

 

 

Nous entamons la descente alors que les rayons du soleil passent par-dessus les crêtes des grandes Jorasses et illuminent le glacier qui descend sur Courmayeur.

 

 

 

Une autre aventure commence : la traversée par le Mont Maudit et le Mont-Blanc du Tacul.

 

11 h 30, Chamonix. On sort du téléphérique de l’aiguille du Midi. Derrière nous, tout en haut le Mont-Blanc domine la vallée.

 

Plus d'infos :

http://www.mtblanc.net/

 

Commenter cet article